Récits-Nouvelles

Palier 11  

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Toutes ressemblances avec des faits ou des personnes existants ou ayant existés ne seraient pas du tout fortuites.

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                   Journal

Mercredi 4 sept.

Je commence à écrire un journal,  un « journal de bord » ou plutôt ;

ce sera plus conforme à ma situation, un « journal de fond de cale »

J'ai lu ça quelque part que ça faisait du bien de s'écrire ces petits riens qui font le quotidien.

Et puis il me faut une activité quotidienne pour entraîner ma mémoire.

Le THC a fini par faire des sacs de nœuds dans mes neurones.

 

Arrivé à 10h00. La circulation était fluide. Serge est un vrai pote.

Un aller La Roche-Nantes pour mes beaux yeux !

Suis passé au secrétariat remettre le chèque de caution.

On m'a donné la clé de la 336 et une carte magnétique.

J'ai une feuille jaune à compléter pour l'état des lieux.

La Bourgeonniere. Cité Universitaire La Bourgeonnière.

Quel nom ringard.

 

J'ai croisé la femme de ménage tout sourire. S'en était gênant.

En tout cas c'est tout nouveau pour moi. Mon visage ne répond plus à ce type de sollicitation.

 

Je suis au fond à droite du palier 11, bâtiment B.

Le couloir a été repeint y'a pas longtemps. Un jaune citron brillant.

Apparemment, je suis le premier occupant du palier. Tant mieux.

Rien que d'y penser, la promiscuité que je vais devoir endurer me dégoûte.

Assis sur le lit. J'ai regardé longtemps par la fenêtre. L'avenue n'est pas très passante.

Il y a comme une école ou un collège en face.

Seuls les passages du tramway et le chant d'un merle trouent régulièrement la chape de silence qui couvre les lieux.

J'ai de la peine à croire que ces trois bâtiments vides vont accueillir 500 personnes dans quelques jours.

 

Vendredi 6 sept.

Le bâtiment B se remplit mollement.

Sur le palier, deux étudiantes sont arrivées. Même pas eu besoin de les éviter.

Juste un vague bonjour à peine audible. Une formalité. Elles ont continué à discuter sans se soucier de ma présence.

Tant mieux.

Question bouffe, Je ne suis pas le seul à choisir la facilité. La poubelle est déjà remplie de cartons de pizza du Lidl.

Téléphoné en Vendée. Maman a eu les résultats des examens médicaux du père.

Elle se contenait et puis tout d'un coup c'est parti. J'ai relu un petit texte que j'ai téléchargé chez serge.

ALZHEIMER Le 26 novembre 1901 Aloïs Alzheimer, médecin - chef de l'asile
d ' aliénés et d'épileptiques de Francfort-sur-le-Main, examine
pour la première fois Auguste D. une femme de 51 ans qui oublie
son nom au fur et à mesure qu'elle l'écrit. En 1906, Alzheimer
décrira le processus de cette maladie particulière et inconnue
jusqu'alors qui sera bientôt associée à son nom.

C'est con, j'ai déjà plus de père et je ne peux plus compter sur ma mère.

J'ai « pendu la crémaillère » seul avec une bouteille de gin.

Je pourrais tout aussi bien être ailleurs. Mais où ?

Demain il y a une réunion à la fac de droit.

Faut que j'y aille. Faut que je fasse des efforts.

Relu les papiers de la fac. Prérentrée. Rentrée. Bibliographie. Je ne lirais jamais tout ça ...

Si! C'est pas sorcier.... Et puis, je n'ai pas le choix, Je dois remonter la pente.

Je m'enfile une barrette de Lexomil.

Demain matin, je vais prendre le train pour La Roche et retrouver les potes.

 

 

Lundi 16 sept.

Serge a insisté pour me conduire encore à Nantes.

J'ai le crâne comme une enclume. Manque de sommeil + excès d'alcool.

Dimanche après midi j'avais les yeux un peu vitreux pour aller voir le père à l'hosto.

De toute façon, il ne m'a pas reconnu. Les carottes sont cuites.

Si je vais à l'hôpital c'est pour elle. Depuis le « départ » de Nicole, ma mère est devenue impossible.

C'est la seule concession que je lui fais. Merde !  Je n'ai pas les épaules d'un rédempteur !

J'ai assez de mon fardeau à porter.

Y a que mes potes pour entendre mes plaintes.

 

Le bac mention très bien à 16ans et demi, une belle connerie quand j'y repense.

En face, la cour de l'école explose de cris stridents. La joie des retrouvailles.

Le parking de la cité-U commence à se remplir. Par la fenêtre, j'observe les arrivées.

Des familles unies, toutes sortes de voitures. Les parents qui viennent installer leur progéniture.

Et que j't'embrasse et que j'te fais mes ultimes recommandations.

Un grand frisé s'installe à 2 chambres de là. Sa voix emplit déjà tout le palier.

Il raconte à sa mère comment il va aménager sa cellule.

Son père arrive avec un écran d'ordinateur dans les bras. Mon premier voisin s'appelle Franck.

Il a écrit son nom prés du téléphone de palier sur une feuille où il invite ses voisins à faire pareil.

Mon nom n'y sera pas. Ces fausses connivences me rebutent.

Serge m'a prévenu : en cité U pour vivre heureux fais-toi petit et baisse les yeux.

Dés que tu commences à ouvrir ta porte on vient te taxer pour ci ou çà

Je n'aurais pas de mal et puis je ne demande pas mieux.

Il ne faut pas me brouiller mes cartes. J'ai traversé trop d'incendies, j'éviterai les marécages.

 

Je n'échappe pourtant pas à la sociabilité routinière. Tous les «Salut ! Ça va ? »

auquel je répond furtivement sans lever les yeux. A un moment j'ai craqué.

Elle a été interloquée la petite étudiante de la 330 dans la cuisine.

Les yeux explosés par mon pétard du matin, en guise de réponse à la question rituelle

je suis resté planté devant elle pendant 30 secondes à observer son acné...

et puis, je lui ai murmuré d'une petite voix aiguë en écarquillant les yeux que non ça n'allait pas...

mais alors pas du tout du tout... et je l'ai laissé planté là avec sa casserole de pâtes.

Quelle bande d'hypocrites avec leurs questions de « contact »

Si personne ne s'attend à recevoir une réponse négative à cette question alors pourquoi tout le monde la pose ?

La vérité. Voilà ce qui fout les boules à tout le monde. La putain de vérité qui pue.

Je suis parti boire ma Ricoré et puis quand je suis repassé devant la cuisine pour aller aux chiottes je n'ai pas pu résister.

Je voulais enfoncer le clou.

Tu sais Céline ? Tu t'appelles bien Céline ?

En fait,  je m'étais gouré. Elle s'appelait Sandrine.

« Je vais te dire un truc que tu ne dois pas répéter...

La nuit, ici, il y a des rats qui courent dans les gaines d'aération »

Elle était blême.

... il y a aussi des cafards en quantité dans les toilettes.

« Mais pour... pourquoi tu me dis ça » qu'elle a gémit.

« Parce que c'est la vérité et parce que j'aime bien la vérité »

Je l'ai laissé planté là et je suis revenu dans ma chambre finir ma Ricoré.

 

 

Dimanche 20 octobre.

Un week-end en cité-U, c'est plutôt glauque. La cité est vidée aux trois quarts.

Chacun essaye de s'ennuyer au mieux.

Pour ma part, j'ai une occupation : Il faut que je récupère des cours de la semaine dernière.

Vu que je me lève trop tard le matin.

Le palier 11 est rempli. Tout ce petit monde a l'air de bien se connaître maintenant.

Un noyau de 3 «anciens» a aggloméré tous les autres.

Une misérable petite culture de groupe s'est constituée avec ses rituels :

L'apéro dans le couloir le jeudi soir avec les blagues à deux balles et les rires hystériques,

les souvenirs de chouilles et de tonus qu'on raconte aux novices.

Je suis encerclé. Au fond du couloir, j'ai de plus en plus de mal à les éviter parce qu'ils ont

toujours leurs portes ouvertes quand ils ne squattent pas le couloir.

Comme s'il voulait transformer le palier 11 en loft !

Quand je longe le couloir, j'entends des murmures derrière moi.

 

Merde. La loi ne m'oblige pas à être cordial avec les gens heureux.

D'ailleurs le sont-ils vraiment ? Ils ne parlent pas vraiment : ils blaguent, ils ironisent.

Qu'est-ce qu'ils veulent cacher derrière leur 3ème degrés ?

Et qu'est-ce qu'ils ont à m'observer en biais et à se taire à chaque fois que je sors de chez moi ?

J'en arrive à attendre qu'il n'y ait plus personne dans le couloir pour

quitter ma chambre. Parfois c'est long.

Ils ne semblent pas méchants, pris un par un mais leurs voix transpirent l

a mauvaise foi dés qu'ils sont ensemble.

C'est ça qui me fait peur. J'ai trop besoin de sincérité.

 

J'ai reçu un appel de serge pour une petite affaire personnelle.

Je suis content de lui rendre service.

Je préfèrerais qu'il m'appelle à la cabine de la cité parce ça

m'embête de recevoir des appels dans le couloir du palier.

Avec toutes ses portes ouvertes, on est obligé de coder nos

conversations tant bien que mal. Difficile de préserver sa vie privée ici.

 

Visite médicale au SUMPPS ce matin : J'ai perdu 23kgs en un an.

Je m'étais bourré de vitamines et serge m'avait refilé un flacon d'urine de son frangin.

L'infirmière m'a à peine regardé. Tant mieux.

J'ai récupéré des capotes. Il y a peu de chance que je m'en serve mais bon.

 

 

Jeudi 24 octobre.

J'ai vraiment trop de retard dans mes cours. En amphi je suis ailleurs.

Quand je demande des cours que j'ai loupé, c'est la croix et la bannière

pour décider un étudiant à me prêter les siens.

Hier, en salle, je me suis retourné vers une étudiante qui paraissait ouverte.

Je voulais juste lui emprunter une semaine de cours.

Sur le coup elle m'a dit oui mais, dés que le prof a sonné la pause,

tout le monde s'est levé et elle a disparu !

J'ai couru dans le grand hall mais elle n'y était déjà plus.

Personne ne fait confiance en personne ici.

 

Ce soir, en revenant des chiottes, j'ai croisé la petite Sandrine qui sortait de sa chambre.

Elle avait l'air pressé. Elle s'est quand même arrêtée pour me demander comment « ça » allait.

Elle insiste, c'est peut-être bon signe. Ou alors elle est cruche ou alors elle est mandatée par le groupe !

Je me moque un peu mais j'ai eu presque le sentiment qu'elle était sincère.

Au moment où j'allais lui répondre, Florent, l'étudiant de la 322 est sorti de sa chambre et la petite Sandrine n'a eu d'yeux que pour lui.

Tant mieux finalement. J'étais à deux doigts de raconter ma vie et cette petite à mieux à faire que d'entendre le récit de ma Bérézina.

 

 

 

 

 

Lundi 4 nov.

J'ai reçu un colis de serge.

Une vraie surprise : un téléphone portable, un millénium !

C'est vrai que les cabines de la cité c'est pas la meilleure solution et puis ça l'énerve

de devoir passer par le standard de la cité  m'a-t-il expliqué sur un petit mot joint.

C'est sympa de sa part. Je pourrai téléphoner gratis le week-end.

 

Arrivé en retard en TD, le prof n'a pas voulu m'accepter. J'ai traîné à la cafét.

Et puis je suis rentré à la cité-U. Il était dans les 15h 30.

Le voisin du dessous jouait avec sa console vidéo. Des moteurs d'avions faisaient trembler les murs.

Complètement naze le type ! Il ferait mieux de s'acheter un casque !

Je voulais reprendre des notes de cours mais les vibrations du dessous m'ont empêché de me concentrer.

 

 

Mercredi 6 nov.

J'arrive pas à rentrer dans la peau de l'étudiant lambda.

Au RU, je croise des fantômes. A la cité, l'ambiance est mortelle quand tu ne veux pas t'insérer dans un groupe.

Pour moi il en est hors de question. Le prix à payer est trop lourd.

La cuisine est dans un état lamentable.

Le radiateur de la chambre chauffe à peine.

La salle de télé sert à regarder les émissions les plus crasses.

Quel plaisir prend-on à étudier dans ces conditions ?

Je n'ai qu'une hâte c'est que la semaine s'achève pour retourner en Vendée.

 

Dans la soirée un grand à lunette ronde a frappé à ma chambre pour les élections au conseil de résidants.

J'ai d'abord compris « conseil de résistants », il m'a regardé bizarrement,

j'ai pris le papier qu'il me tendait et quand il a vu la tronche que je faisais, il n'a pas insisté très longtemps.

 

 

Vendredi 15 nov.

J'ai pris la décision qui s'imposait.

La fac c'est fini. Rideau. Je vais reprendre les rênes. Marre d'être un poisson dans un bocal de Perrier.

Marre des pizzas du Lidl. Marre de baisser la tête.

Serge peut me dégoter un job de chauffeur-livreur.

Je vais rester bien peinard ici jusque fin décembre à dormir, j'en ai trop besoin, et puis après... Cassosssss !

 

J'ai réussi à refourguer presque tous les amphés de Serge en fac de langues.

Un petit service qu'il m'avait demandé en échange du millénium. C'était pas difficile.

Sur ces conseils, je me suis rendu à la fac de lettres, au Centre International de Langue, un bâtiment tout neuf.

(Ça change de la fac de droit !)

Au C.I.L., Il y a des toilettes qui sont de vraies pharmacies, « drogueries » conviendrait mieux d'ailleurs.

Les chiottes des filles pour la douce et celles des mecs pour la dure. Pas très original, mais facile à mémoriser.

On m'a demandé du GHB... Je ne sais pas trop ce que c'est mais je me renseignerais.

J'ai dit qu'il faudrait attendre. Faudra que je demande à Serge.

Le C.I.L., c'est un bon plan, il y a plein de fils à papa. Mais je ne vais pas y traîner longtemps car

j'y ai croisé  un argentin de la cité qui m'a regardé drôlement hier.

Il a l'air de fourrer son nez partout çui là. Ce soir, il est passé à la cuisine du 11ème alors qu'il réside au 4ème !

Avec mes yeux explosés j'évite de lever la tête mais là il m'a surpris,

j'étais tout seul dans la cuisine à ranger ma vaisselle et il a déboulé comme çà pour demander je sais plus quoi. Un tire bouchon je crois.

On aurait dit qu'il venait vérifier que c'était bien moi qu'il avait surpris au C.I.L. Peut-être aussi que je deviens parano.

 

A deux heures du mat', J'avais le sommeil léger et j'ai entendu une conversation dans le couloir..

Je n'ai pas eu besoin de coller mon oreille à la porte. Je les entendais depuis mon lit !

Ils étaient au moins quatre. Pas très discrets, comme d'habitude.

Les murs ici c'est du carton bouilli question insonorisation !

On parlait de moi...

J'étais un « gros bœuf de vendéen », un « ventre à choux » qui ne disait jamais bonjour.

J'ai reconnu la voix de Sandrine, elle a réagi quand  le grand frisé à voulu conclure par

un laconique « la 336 Y'a rien à en tirer » puis la conversation est partie sur autre chose et elle a suivi.

 

 

Mardi 19 novembre.

Ce matin j'ai appris qu'il y avait eu un exercice incendie hier soir vers 23 heures.

Je n'ai rien entendu ! Personne n'est venu frapper à ma porte. Comme si je n'avais pas existé !

Je me le demande parfois d'ailleurs. Heureusement qu'il y a les potes.

Serge m'a appelé au sujet des acides. Une belle petite cagnotte en perspective !

Je dois juste aller traîner 2 heures à l'entrée d'un tonus jeudi prochain.

 

J'ai croisé un étudiant en droit dans le tram'. Il s'est déplacé vers moi et m'a sorti d'un air goguenard :

« Alors ? On sèche les cours ? »

J'ai marmonné un truc bidon «  je devais chercher du taf' et j'avais plus le temps pour autre chose »

J'étais quand même surpris qu'il y ait un mec qui se soit aperçu de ma défection à la fac.

Je suis descendu à l'arrêt suivant parce que j'étais pas en l'état pour assurer une conversation.

Je suis passé devant la vitrine du salon de coiffure et là je me suis vu. Ou plutôt, J'ai vu un petit vieux qui était moi.

La tête ça va encore mais le bas du corps... j'avoue que ça m'a surpris. J'ai les jambes d'un vieillard.

Ça m'a fait penser à mon père. J'avais oublié mon portable dans la chambre.

J'ai tout de suite sorti une liasse de billet de 20 euros pour acheter une carte de téléphone

mais impossible de me rappeler le numéro de la maison.

 

Le « groupe » a commencé à marquer son territoire.

Des petites affichettes fleurissent sur chacune des portes du couloir.

Ils ont écrit leurs noms en différentes langues. Ils se sont appropriés l'espace.

Sur la porte du palier, ils ont dessiné une sorte de chien avec les oreilles au ciel qui annonce la bienvenue.

Comme sur un paillasson à la porte d'un appartement. Je finis par mal me sentir « chez eux »

 

Cet après-midi, en fouillant dans mon bordel, j'ai trouvé une photo de Nicole.

Elle devait avoir dans les 25 ans. Deux ans avant son overdose. J'ai chialé.

J'ai appelé serge le soir même et il est venu me chercher comme à chaque fois.

On a picolé en ville puis on est parti faire la tournée des boîtes avec sa BM.

Fallait le voir ! La bouteille de vodka à la main foncer sur l'autoroute ! Il est un peu fêlé mais il assure bien.

Il connaît presque tous les videurs des boîtes du coin ! On rentre gratis et le whisky est fourni !

J'ai cru comprendre qu'il était dans une grosse combine de trafic d'alcool volé.

Il me parle jamais de ses affaires mais son pote Gillou, le videur du Macumba m'en a parlé

comme si j'étais aussi dans la partie. C'est un peu gênant de connaître ce genre de chose.

Si ça se trouve c'est des bobards. Il a bon dos le Serge. Quelques amphés et de l'herbe je veux bien mais là c'est quand même un peu gros !

 

Bref, on a dansé, on a frimé et on a bu comme des marins en perm'. De temps en temps,

Serge me faisait signe pour venir le rejoindre dans une arrière salle et profiter d'un rail de coke.

Je connaissais pas encore. L'effet est sidérant ! Une centrale nucléaire !

Le lendemain je me  suis retrouvé dans un lit chez Serge. Je ne me souvenais plus de grand chose.

Il paraît que j'ai gerbé sur une petite bourge qui a hurlé. Il n'y a pas eu de bagarre parce que

Gillou est tout de suite venu calmer des connards tout en cuir qui voulaient venger leur copine.

Ils ont été de vrais anges gardiens. C'est très exactement ce qu'il me faut en ce moment.

 

 

Lundi 9 décembre.

Je partirai le 28. A la saint innocent !

Enfin ! Serge m'a promis qu'il viendrait demain. « On ira manger des frites chez Eugène »

qu'il m'a dit sur le ton de la plaisanterie. Je n'ai pas compris sur le coup. Ce soir je m'en suis rappelé,

j'ai demandé à ma mère ce que ça pouvait signifier. Il paraît que ça vient d'une chanson de Jacques Brel.

 

Sandrine m'a encore demandé comment j'allais. Cette fois j'ai senti une réelle attention dans sa voix et ses yeux.

Décidément, elle n'est pas rancunière. J'ai quand même trouvé ça, comment dire, « attendrissant » Elle sortait et elle était pressée.

Elle m'a parlé  vite fait d'une soirée à la patinoire organisée par les résidants du palier 11. Elle m'invitait si j'étais libre.

J'ai longtemps réfléchi à la proposition de Sandrine et puis, j'ai décidé que je n'irai pas. Je n'irai pas. Je n'irai pas.

C'est trop risqué. Je ne veux pas me compromettre. Je ne suis pas un clown, ni un faire-valoir.

Si elle veut racheter le groupe après la discussion de l'autre soir, c'est son affaire.

Qu'elle se débrouille ! Moi, je suis libre. Même si ça doit me coûter.

 

Je les ai regardés partir depuis la fenêtre de ma chambre.

Leur bonne humeur sentait faux. L'homme est comme un loup.

Il aime se cacher dans la meute. Sandrine ne s'est pas retournée.

 

En entendant leurs voix au loin, la conversation de l'autre nuit m'est revenue mot à mot.

Je me suis rappelé mes années au collège quand on « faisait » les équipes de foot.

Le prof désignait deux « bons » et chacun d'eux, tour à tour choisissait ses joueurs.

Le prof était indifférent au marché. Il faisait mine de lire des notes ou d'écrire sur un cahier.

Le moment ignoble arrivait vite...

Le choix avait été rapide. D'une voix sûre de chefaillon, l'un puis l'autre,

dans un semblant de suspens désignaient de l'index les collégiens qu'ils voulaient dans leurs équipes

...Toi !....Toi !... Toi !......   ..... toi ! ............toi ! ...         ...toi...et             ..........toi.......

Et puis tout à coup les deux marchands se taisaient. Le  premier et le deuxième choix étaient déjà répartis.

Qu'allait-on faire du reste ?

 

Ils jaugeaient en silence l'implicite pauvre valeur des 2 ou trois gamins qui attendaient leur sort

comme des esclaves attendent de connaître leur nouveau maître.  Je m'en souviens comme si c'était hier.

Dans le coin d'un gymnase ou sur le bitume craquelé d'une cour d'école. Ce silence pesant.

 

Sylvain Petiteau, un rouquin maigrelet, Bruno Baumal,

(il portait mal son nom) un grand fluet avec une tignasse énorme de cheveux noirs et bouclés

et moi le petit gros de la classe - Je ne l'étais pas particulièrement, mais sans doute qu'il en fallait un- 

Le rituel indigne avait lieu chaque semaine. Comme une masse qui enfonce un pieu.

Personne ne voulait de nous. Cyniquement, l'un des deux « bons » consentait à nous DONNER-

c'est exactement le terme qui était employé-

« Allez, on vous les DONNE » On ne valait rien.

 

A l'époque, même si j'avais un peu d'amertume, je n'en voulais à personne.

C'était comme ça. C'était normal.

Un soir de biture, l'année dernière, je suis tombé sur un mec qui avait vécu la même situation

étant petit et qui en avait gardé la même cicatrice.

Là, quand le type s'est mis à décrire la scène de foire aux bestiaux avec ses deux maquignons,

j'ai compris pourquoi je haïssais les profs de gym et les groupes.

 

 

 

Mercredi 11 décembre.

Levé très tard aujourd'hui. Il devait être 13 ou 14 h.

Réveillé par des voitures de polices de mon voisin du dessous.

Je commence à faire le tri dans mes affaires pour le départ.

 

Il faudrait peut-être que je file mon n° de portable à Sandrine.

 

Serge n'a pas pu venir ce soir.

C'est pas grave. J'ai relu des lettres de Nicole et j'ai appelé La Roche.

Le père ne parle plus. C'est peut-être mieux comme ça après tout.

Il débitait vraiment trop d'âneries ces derniers temps.

Vaut mieux avoir un père muet que délirant.

 

 

Jeudi 19 décembre.

Je pourrais les tuer. Un par un. Là. Maintenant. J'appelle Gillou et Serge.

Ils viennent avec leurs bates de base-ball et c'est le massacre.

On défonce les portes une à une et vlaaam. D'un coup sur le front.

Ils auront à peine le temps de se rendre compte.

Evidemment, je réserve le sort le plus odieux à celui qui a lancé les œufs.

Lui, je le laisse languir, supplier, hurler. Je le bâillonne avec du chatterton,

je lui entrave tout le corps et je l'enfile dans un grand sac poubelle pour

l'emmener avec moi en Vendée. Là, en pleine nuit, on trouve un champ et on désape le guignol.

Cette fois ci il est tout seul et moi je suis en bande.

Je ris d'avance de le voir courir à poil dans un champ de fanes de maïs détrempé.

Il court il court et il pleure et il hurle. Ça me fait du bien de voir la souffrance

chez quelqu'un qui distille son mépris à longueur de temps sur des gens qu'il ne connaît pas.

Après ça............  Non, c'est nul. Je  ne veux pas d'emmerdes.

 

Ce soir j'étais parti en ville pour un bizness et, coïncidence, je tombe sur Bruno Baumal !

Le gamin du marché aux esclaves ! Il avait coupé sa tignasse mais à part ça il n'avait pas changé.

On a parlé de tout et de rien. Ça faisait du bien de retrouver un « pays » Baumal était  devenu vendeur à Conforama.

Pas le Pérou mais Il avait réussi à se tirer d'affaire.

Il m'a posé des tas de questions sur l'université et le monde étudiant. Il était comme fasciné que j'en sois.

Pauvre Baumal ! S'il savait ! Je n'ai pas voulu lui faire une peinture trop noire.

Je l'ai plutôt amené à me raconter ses galères de chômage entrelardées de CDD merdiques.

Mais il revenait à la charge. Il voulait absolument venir à la cité-U !

Ok, j'ai dit, mais on rentre et on sort.

On avait picolé de l'Oberlin, un vin vendéen qui rend fou à ce qu'on dit. Trop de méthanol.

C'était la première fois depuis 6 mois que je me sentais un peu revivre. 

Donc on arrive à la cité-U vers minuit. On monte au 11ème et là, dans le couloir,

les étudiants du palier 11 étaient en train d'achever un pack de Kro.

J'étais un peu emmerdé de devoir enjamber des gens qui parlent derrière mon dos.

Et là mon Baumal qui leur sort, tout guilleret :

« Y a pas d'ambiance ici ! ...C'est quoi ces étudiants endormis ?! »

Il avait perdu une occasion de se taire.

 

Au moment de rentrer ma clé dans la serrure,

j'entends un mouvement précipité derrière moi et,

avant que j'aie eu le temps de dire quoi que ce soit,

Je reçois des œufs sur la tête et mon Baumal pareil !

 

Bin Merde ! ... Je me suis retourné et j'ai vu la petite bande d'enflures

qui s'était relevée et qui regardait le spectacle qu'un des leurs avait improvisé en quelques secondes.

Ils étaient hilares ! Baumal a pris ça très mal. Il s'est mis à hurler et a commencé à agripper le premier venu.

Là ça a failli tourner vinaigre. Le ton est monté :

Soit disant « qu'on n'avait pas d'humour » que « c'était une blague » Je ne disais rien.

Un œuf entier coulait sur ma poitrine. La sensation était dégueulasse.

Je cherchais les yeux de Sandrine. Elle était là, un peu en retrait la bouche pincée,

les yeux plissés. Elle semblait confuse.

Alors j'ai explosé à mon tour « putain vous êtes vraiment une petite bande d'enculés, mais vous allez payer, 

tôt ou tard vous allez payer » que j'ai gueulé comme un porc.

Là, le veilleur s'est ramené. Promptement. Lui aussi était en colère.

Il a exigé que le couloir se vide tout de suite, -on nous entendait depuis le rez-de-chaussée-.

Ça a fait l'effet d'un seau d'eau froide. Il n'a pas vu les coquilles d'œufs répandues sur le sol et nos fringues.

Il est reparti en maugréant contre l'irrespect.

J'ai regardé chacun avec des yeux plein de haine et j'ai répété 20 fois au moins comme une litanie à voix basse 

« vous allez payer » Mes paroles étaient dérisoires mais j'étais tellement choqué que je ne savais pas quoi dire d'intelligent.

J'ai pris Baumal par la manche pour le faire entrer dans ma chambre. Là, je crois que certains se sont rendus compte

que la situation pouvait dégénérer. On entendait comme des voix de filles paniquant devant les menaces que j'avais proférées.

Encore étourdi par l'événement, Baumal se passait de l'eau dans ses cheveux tout poisseux de blanc d'œuf pendant que j'essayais de faire le point.

Une étape venait d'être franchie. Il y avait eu  un passage à l'acte.

Je donnais à Baumal du shampoing et une serviette tout en me repassant le film de l'incident.

 

Je n'avais rien fait. Rien. J'ai juste eu le malheur de tomber sur un palier de « gens sympas » et

d'être un « ventre à choux » qui ne disait pas bonjour.

 

Je revoyais le regard ballot de Sandrine. Elle n'avait rien dit, elle avait avalisé par son silence un geste stupide, agressif.

Le lanceur d'œufs, personne ne lui disait rien à lui. C'était le bras du groupe, le tentacule d'une pieuvre sans états d'âme.

Un guignol désœuvré, irresponsable qui se cachait penaud derrière sa horde,

laquelle justifiait son acte par une sorte de logique de solidarité imbécile.

 

Une fois que Baumal a été propre je lui ai demandé de partir, on se reverrait mais là  je devais être seul.

Ses nerfs s'étaient relâchés. Je retrouvais le gamin inerte que j'avais connu, il y avait des siècles, au fond d'un gymnase mal éclairé.

Abasourdi par le traquenard dont il avait été victime. Il ne m'en voulait pas. Après tout, c'était bien lui qui avait insisté pour venir.

 

Je l'ai raccompagné à la porte du bâtiment B. On s'est dit quelques mots, on s'est promis de se revoir.

Il est monté dans sa voiture et il est parti.

Quand je me suis retourné pour remonter au palier 11, le veilleur m'a alpagué d'un ton ferme :

« Dis donc toi ! Viens un peu par ici ! ...Raconte-moi pourquoi tu as foutu ce bordel tout à l'heure ?

... A moins que ce soit de la faute de ton invité ? ...Tu sais qu'un résidant est responsable de ses invités ?  Je t'écoute ! ... »

C'était le bouquet ça ! De victime je passais maintenant pour coupable ! Je suis resté un peu éberlué et puis j'ai parlé,

franchement, car c'était la première fois qu'on m'adressait une si longue phrase ici, j'ai raconté ma version des faits.

On est resté une bonne heure à discuter, il m'écoutait. Ça m'a fait du bien. Mon père, Nicole,

Ma mère, ma dépression, la drogue, mes trois mois au palier 11.

Le veilleur avait déjà eu le droit à une version de la « tribu » quelques minutes plus tôt.

Une dictature a toujours d'excellents diplomates.

Il a déploré la situation en regrettant que je ne sois pas venu plus tôt lui parler de mon malaise.

Puis, il m'a raccompagné jusqu'à ma chambre. Croit-il ce que je lui aie dit ?

En tout cas, J'ai tenu à la rassurer. Il n'y avait rien à craindre. Je ne ferais pas de connerie.

Mon fardeau est déjà assez lourd comme ça.

Il m'a proposé des solutions : changer de palier, intercéder en ma faveur. Non. C'est trop tard.

Je dois partir au plus vite, sinon je fais un massacre. Je le sais.

Alea jacta est. Demain matin je serai loin.

J'ai laissé des messages sur le répondeur de ma mère et sur celui de serge.

Mon sac est prêt

Le film de la soirée repasse constamment dans ma tête.

Je revois l'air niais de Sandrine. Il faut que je me calme encore. Ce sera long.

Il est deux heures, j'attends que serge me rappelle. Lui saura me dire les mots dont j'ai besoin.

Ma vie en cité-U s'est arrêtée à 6h00, serge avait compris l'urgence.

J'ai quitté la cité comme je l'avais trouvé : silencieuse et moche.

Une seule chambre avait déjà de la lumière, celle de Sandrine.

 

                                                                                                         Fin.

                                                                                                                                             CB

 

 

                    Mp3   ..........A écouter avant ou aprés la lecture

 

 

Commentaires (585)

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